Le début d'un article de feu Francis Marmande sur le Monde :
https://www.lemonde.fr/archives/article ... 19218.html"Montmartre aux soirs d'été est plus vrai que nature. On comprend l'engouement. Les touristes maintenant viennent de l'Est, dernière escale avant Le Mont-Saint-Michel. C'est une brasserie très éclairée.
Sommairement installés, l'air absent, dédaigneux et très absorbé, ils jouent. On n'est pas monté au Clairon des chasseurs depuis quinze ans. Rien n'a changé. Au-dessus d'eux, la même corde à linge, billets de banque attachés avec des pinces, et cette corne d'avertisseur qui signale chaque nouveau don (un coup pour 10 francs, trois coups pour 50).
Ils jouent comme au jour de leur installation, il y a une centaine d'années. Maurice Ferret et Joseph Pouville ont quinze ans de plus, c'est tout. En un sens, ils ont toujours eu quinze ans de plus. Leurs guitares aussi. Celle de Maurice Ferret est de lutherie " jazz ", échancrée, asymétrique, pour que la main gauche aille plus loin dans les aigus : comme la guitare de Django. Sauf sur les accords, Maurice Ferret joue avec trois doigts, c'est le doigté de Django. L'amplification est sommaire. Ce n'est pas le salon du son, c'est de la guitare manouche dans une brasserie de Montmartre.
Tout y passe. Quoi qu'ils prennent, Minor swing, Tiger Rag, Desafinado, Jeux interdits, ou Besame mucho, ça tourne toujours au même scénario. Intro pathétique ou allègrement swing. Exposé plus que carré. Après quoi, virage sur l'aile et retour immédiat à l'âme des poètes : tout se termine systématiquement en lyrisme échevelé, vibratos poignants, accords prolongés à la Django, harmoniques pittoresques, grand déballage, un bain d'ancienne Russie et de roulottes.
Il faut courir les entendre. C'est une leçon de musique en toute sophistication naïve. A eux deux, ils s'autorisent tout et n'importe quoi : une note accidentelle qui sonne comme Monk, un tempo soudain raidi ou l'imitation malicieuse des trains d'autrefois.
Un jeune gaillard à catogan se propose pour faire le boeuf. Joseph Pouville cède sa place. De bon coeur ou de mauvaise grâce : c'est indécidable. Il scrute le jeune homme. Il n'en perd pas une miette. Blues en fa, standards, le jeune homme fait preuve d'un excellent savoir-faire. Maurice Ferret joue le jeu avec un air d'ennui très discret. La musique tombe doucement. Ça tourne au " jazz ", guillemets inclus. Joseph Pouville n'en pense pas moins. Il reprend sa place. Il se remet à battre l'accord tant qu'il est chaud, avec poigne, avec méchanceté, sans chichis..."
Quelle plume !

- Maurice Ferret 1992.jpg (74.79 Kio) Consulté 81 fois